L'atelier du peintre
  

A coup sûr, l'art ne semble pas maternel. L'art n'est pas une porte entr'ouverte sur un refuge douillet et tamisé, il est plutôt une porte murée, une porte entr'ouverte mais bétonnée. Et c'est précisément cette dureté presque inhumaine que je recherche dans l'atelier dénudé, ramené à des murs et à un plancher excessivement présents et pourtant distants dans leur affirmation acerbe et lucide. Je me méfie du bavardage aimable et bienveillant de l'encombrement familier des choses non moins familières qui me recueillent et dont je fais mon «chez-moi» quand, fatigué de moi, je veux m'oublier. Ce qui m'attire et me fascine, c'est la parole claire, transparente et distincte de la présence presque étrangère d'un être égoïste qui me ferait face. Voilà ma nostalgie, dans laquelle, parfois, je m'effondre. D'où, pourquoi aussi, je préfère la nuit au jour ici, à l'atelier: la lumière des néons est dure et sévère car elle est omniprésente, homogène et constante; celle du jour est tamisée, caressante, presque amoureuse, elle crée des zones de pénombre et de mystère variant au gré des heures et des fluctuations atmosphériques; la nuit, les vitres de la grande porte-fenêtre qui occupe presque tout un côté du local sont des rectangles d'un noir terne et silencieux qui se découpent dans le blanc des encadrements et des montants peints; le jour, elles sont des images sonorisées imprécises et molles, comme introduites dans l'atelier par la lumière douteuse et rampante. La nuit, l'arrière-cour et les bruits diurnes du quartier s'évanouissent dans le noir opaque et insonorisé des carreaux, et seul existe l'atelier vidé, nettoyé, repeint et éclairé sans complaisance. Il m'arrive de rester assis ici, dans ce coin, au fond du local, à faire face à la terrible présence hyperréelle de l'atelier vide qui me fait face. Pourquoi, direz-vous ? Mais pour que le huis clos de la présence de l'atelier me contraigne et m'aide à me situer et à me poser face à moi-même, sans oui-mais, et sans peut-être. Pourquoi ? En quelque sorte pour m'entraîner, pour me mettre en condition d'affronter le tableau. Je me mets à l'épreuve de la nudité de l'atelier afin de mettre à l'épreuve le tableau qui me préoccupe et me travaille, mais aussi afin de mieux pouvoir me mettre à son épreuve.

Rémy ZAUGG et Heiny WIDMER. 1999. «Le singe peintre», in: GONSETH Marc-Olivier, Jacques HAINARD et Roland KAEHR. L'art c'est l'art, p. 11-44. Neuchâtel: MEN
  

 

L'atelier du peintre

> Annonce. Les mystères de l'atelier. L'Express, 20 avril 1999, p. 5.

  

  

L'atelier du peintre
  

D'aucuns vont jusqu'à dire qu'aujourd'hui plus que l'art, c'est l'artiste qui compte. Véritable entrepreneur, il fait préparer les infrastructures de son œuvre, toile, châssis, papier, moule; il donne mission d'encoller, souder, scier, sérigraphier; il fait alors surgir le produit de son émotion et de sa réflexion. S'il n'agit pas lui-même, il surveille, contrôle, fait corriger, voire refaire le travail aux différents spécialistes qui l'assistent jusqu'à ce qu'il ait obtenu satisfaction.
L'atelier de l'artiste n'est plus seulement ce lieu plein de mystère, de couleurs, de modèles dénudés; il est aussi laboratoire froid, sobre, où se construisent les œuvres d'aujourd'hui: virtualités, artificialités, ironies et remises en question.
L'art n'est plus une science, un savoir-faire: il est devenu attitude, discours, événement; et l'atelier, selon les qualités du maître, peut n'être que hangar industriel, loge de concierge ou bureau de PDG.
Enfin, s'il met parfois en scène son lieu de travail, l'artiste ne manque pas d'étudier son look dans les moindres détails, qu'il soit chic, sombre ou négligé.

  

Le Singe peintre

  

Rémy ZAUGG. Le singe peintre, 1982. 1 toile apprêtée et 8 acryl sur toiles 35 x 29 cm; une carte postale de Jean-Baptiste CHARDIN (1699-1779), «Le singe peintre». Prêt Kunstmuseum, Berne. G 1985.46a.

Rémy ZAUGG. Le singe peintre, 1982. 1 toile apprêtée, 2 toiles collées face contre face et 7 acryl sur toiles 35 x 29 cm. Prêt Kunstmuseum, Berne. G 1985.46b.

  

  

  

Mise à jour le 28.11.2003   [Webmaster]