L'exposition
La grande illusion a déjà suscité de nombreux commentaires, dont voici
quelques extraits:
Une
visite des trois expositions: http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=604
Le choc de la
découverte
Démarche «unique en Suisse» selon le directeur communal des Affaires culturelles
Eric Augsburger, «La grande illusion» a fait s'épanouir chez plusieurs conservateurs
des libertés et des audaces qu'on ne leur connaissait pas toujours. Mieux: Jacques
Hainard a apparemment transmis à ses confrères et consur son goût pour une
muséographie où les objets et les images se chargent de significations multiples et
ajoutent à leur fonction documentaire des questions ou une réflexion sur le
fonctionnement des sociétés contemporaines.
Si bien que la surprise de la découverte est, parfois, devenue un vrai choc: il fallait
voir, hier, le conservateur du département des arts plastiques du MAH Walter Tschopp
changer de couleur en découvrant, au Musée d'histoire naturelle, la vache Lotti et son
appareil de respiration artificielle...
Jean-Michel Pauchard, L'Express, 21 octobre 2000
«Le
thème de l'illusion était tentant, idéal pour repenser notre discipline. Mais nous
avons abandonné cette idée pour nous demander plutôt ce que signifie exposer.»
Une exposition est-elle en soi une grande illusion? Au Musée d'ethnographie, la réponse
de Jacques Hainard et de son équipe ne pouvait pas être banale. Elle ne l'est pas.
La démarche consiste à emmener le visiteur explorer, séquence après séquence, un
poème d'Arthur Rimbaud, extrait des «Illuminations»: «Après le déluge». Mais si le
scénario peut paraître contraignant, la lecture qu'en font les scénographes est libre.
Surtout, terriblement actuelle. Car ils traduisent ici le concept de déluge par un
soulèvement populaire. Un régime honni qu'on renverse dans la rue...
A partir de ce moment-là, tout s'enchaîne. Les images se succèdent, provocatrices.
Dures aussi, parfois. Quand le poète dit «Le sang et le lait coulèrent», on voit bel
et bien un liquide rouge et un autre blanc s'échapper de lavabos. Et pas besoin d'être
un exégète de l'oeuvre rimbaldienne pour être pris, sinon avec la tête, du moins avec
les tripes.
Ce que la suite de la visite confirme. La situation des travailleurs immigrés (des
castors du Musée d'histoire naturelle, coiffés de casques de chantier, avec, en fond,
une grande photo d'un Berlin en pleine transformation), le débat sur la communication,
puis ce besoin irrépressible qu'a l'homme de vouloir occuper la planète entière. Et
toujours cette mise en scène, déroutante mais si fidèle au poème, qui offre au regard
ébahi un piano juché sur un massif alpin ou encore des chacals (naturalisés, tout droit
sortis d'un musée d'histoire naturelle ...) «piaulant» (c'est le verbe du poème) dans
des déserts de thym.
Mais qui sont ces chacals? Des écrivains, des journalistes assénant leurs théories et
semblant se repaître des malheurs du monde. Le renouveau du déluge n'était-il
qu'illusion? On pourrait le croire ou le craindre. Jusqu'à ce que le poète éclate de
colère. Les auteurs de l'exposition choisissent l'audiovisuel pour rendre cet éclat,
avant d'entraîner leur visiteur vers une conclusion plus énigmatique. Via un sombre
labyrinthe. Et si la grande illusion, c'était la somme de toutes les illusions qui nous
habitent? Fidèle à sa réputation, le Musée d'ethnographie laisse la question en
suspens.
Stéphane Devaux, L'Impartial, 21 octobre 2000
«La grande illusion», vraie réussite
L'expérience est peu banale, tant pour le conservateur de musée que pour le visiteur.
A Neuchâtel, trois établissements culturels spécialisés dans des domaines aussi divers
que l'art, l'histoire, l'ethnographie ou l'histoire naturelle décident un jour de
travailler sur un projet commun, mais chacun de son côté, sans rien dévoiler aux autres
avant le jour J.
Le thème choisi, «La grande Illusion», laisse déjà présager du meilleur. Il
s'avère.
Même si les goûts, les couleurs, la sensibilité poussent la préférence de chacun vers
l'une ou l'autre scénographie, même si chaque musée a sa philosophie propre, son public
particulier, ce défi a le mérite de les avoir tous trois poussés plus loin que
d'habitude dans leur réflexion et leur mise en scène.
Très loin même, jusqu'à se retrouver en face de Médor ou de son semblable plus vif que
mort. Très loin aussi, dans un musée d'ethnographie qu'on sait pourtant ne jamais faire
dans la dentelle, jusqu'à inciter Arthur Rimbaud à se retourner dans sa tombe.
Le fruit, somme toute, d'une saine mise en concurrence exacerbée par l'approche d'une
exposition nationale.
Et, reste-t-elle encore illusion pour une partie d'entre nous, l'Expo.02 peut déjà être
remerciée de l'avoir suscitée.
Isabelle Kottelat, Le Matin, 21 octobre 2000
La
conception d'un Musée d'ethnographie dont la vocation se limiterait à la gestion et la
mise en valeur des collections d'objets exotiques que l'on trouve dans ses réserves, a
fait long feu. Elle a été battue en brèche par la volonté de lui adjoindre une
réflexion sur les sociétés contemporaines. Vingt ans de muséographie pratiquée sur la
colline de Saint-Nicolas ont ouvert les esprits et poussé plus loin le raisonnement.
C'est dans cet esprit que l'équipe du Musée propose une interprétation scénographique
d'un poème d'Arthur Rimbaud, faisant d'un découpage entre les diverses composantes qui
appartiennent à sa démarche textes, images et objets le centre de sa
réflexion du moment. Et la grande illusion ethnographique qu'elle met en scène se trouve
ainsi portée autant par le contenu textuel du poème «Après le Déluge» que par
l'interprétation qu'elle en fait, des dérives qu'elle s'autorise et de l'agencement des
matériaux qu'elle choisit pour parvenir à ses fins.
vMü, Journal du Jura, 21 octobre 2000
Elles ont
pris des risques, les trois équipes qui animent les musées neuchâtelois, en travaillant
sur le même thème pour une exposition triple mais chacun dans le plus grand secret.
Mais, de leur propre aveu, l'aventure fut excitante et même amusante. Le résultat est à
la hauteur de leur ambition: une rencontre stimulante entre science et imagination,
connaissances et réflexion. Mises ensemble, ces trois expositions sont quasiment une
encyclopédie de l'illusion. Mais, sujet oblige, la visite est dérisoire, poétique,
ludique et déstabilisante.
(...)
Le Musée d'ethnographie (MEN) s'est donné une contrainte très serrée pour illustrer la
question: exposer, est-ce créer une illusion? Le labyrinthe que parcourt le visiteur est
une lecture d'un poème de Rimbaud, Après le déluge. Le déluge selon Rimbaud,
c'est la bouffée d'enthousiasme d'un peuple qui descend dans la rue et dit: faut que ça
changel Et après le déluge, c'est le retour à l'ordre. L'actualité colle aux
basques de la vision rimbaldienne et la curieuse grille de lecture du MEN, bien que proche
de la lettre, ne manque pas d'esprit.
Eliane Waeber Imstepf, La Liberté, 21 octobre 2000
Avec un
thème pareil, on pouvait craindre que le Musée d'ethnographie (MEN) ne se complaise dans
une brillante mais énième version de son discours favori: la signification des
phénomènes culturels et naturels résultant toujours d'une construction sociale, aucune
réalité ne peut avoir la prétention de ne pas être illusoire, saucisses aux choux et
madones en plâtre à l'appui. Il y a bien sûr beaucoup de cela dans l'exposition, mais
le conservateur Jacques Hainard semble avoir senti le danger, puisqu'il a convaincu ses
collaborateurs de travailler avec une contrainte qui renouvelle la démarche du musée.
L'exposition consiste en une illustration, au moyen de l'iconographe contemporaine, du
poème «Après le déluge» de Rimbaud. Du coup, la démonstration se fêle et fuit de
toutes parts, se leste de la polysémie de l'indicible.
Silvia Ricci Lempen, Le Temps, 21 octobre 2000
Das
Musée d'Art et d'Histoire am Neuenburger Hafen setzt das Thema Illusionen mit einer Reihe
von Installationen sowie einer Auswahl von älteren und neuen Werken aus den
museumseigenen Beständen um, während das kleine ethnographische Museum an der Rue
Saint-Nicolas Arthur Rimbauds «Après le Déluge» («Nach der Sintflut») auf ungemein
lustige und auch hintersinnige Weise in Szene gesetzt hat Die Besucher können
buchstäblich durch Rimbauds surrealen Text spazieren.
Vorbei an einem durch ein Spinnennetz zum Regenbogen betenden Hasen und an sich unter
offenaugigen Blumen duckenden Edelsteinen gelangt man zu der Baustelle, wo, die Biber
bauen türkische Biber auf dem Baugerüst eines Berliner Hochhauses, die nach der
Arbeit im «Kahve Biberbau» auf einen Schwatz zusammenkommen.
Weiter geht es vorbeï an einem ins ewige Eis gestellten Klavier und allerlei
Heiligenfiguren von der Mutter Gottes über die Computerspielheldin Lara Croft bis zu
einem Hollywood-Oscar, ehe man durch das Labyrinth der schönen Hexe wieder in die
Eingangshalle des Museums kommt und die witzige Literaturreise am besten gleich noch
einmal unter die Füsse nimmt.
fsi, Neue Zürcher Zeitung, 21 octobre 2000
Beginnt
die grosse Illusion beim Geld, wie das Museum für Kunst und Geschichte unter anderem
andeutet? Oder ist sie auf der Strasse greifbar wie letztmals in Belgrad, wo von
Menschenmassen Freiheit und Gerechtigkeit gefordert werden, wie das Musée d'ethnographie
moniert? Oder versteckt sie sich hinter dem Wunsch nach Unsterblichkeit, wie viele
Religionen versprechen und das naturhistorische Museum vieldeutig zu demonstrieren
versucht?
jmi, Der Bund, 23 octobre 2000
Il
fallait penser à Rimbaud et à son superbe poème, Après le Déluge. Ce texte, tiré des
«Illuminations» (1886), décrit l'aventure humaine et son perpétuel recommencement.
L'équipe du Musée a choisi de l'illustrer au premier degré. Mais entre les mots et les
compositions successives d'objets, il y a toute la place voulue pour que le visiteur
mesure la dérive de cette aventure. La beauté du texte se heurte au réalisme violent de
la mise en scène, à la crudité de l'imagerie d'aujourd'hui. Tant d'espoir, pour arriver
si vite à tant de désolation. La leçon n'aura servi à rien? «Eaux et tristesses,
montez et relevez les Déluges.»
Geneviève Praplan, L'Echo, 30 novembre 2000
Traduire
un poème de Rimbaud par des objets de la manière la plus lisible possible demande un
certain courage. Une fois le projet adopté, Jacques Hainard et Marc-Olivier Gonseth ont
passé à la conception. Ainsi «Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise» devient
un téléviseur posé sur une chaise et dont l'écran est envahi d'ondées. Tout de suite
après: «Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins...». C'est une féerie à la Walt
Disney sous l'arc-en-ciel. Des pierres précieuses grosses comme des oeufs apparaissent
dans l'herbe.
Le parcours démarre et l'on commence vraiment à s'amuser. «Dans la grande rue sale, les
étals se dressèrent...», c'est l'opulence de la consommation, avec les déchets qu'elle
génère. Les détritus d'après la fête jonchent le sol. «Le sang coula chez
Barbe-Bleue...» La violence s'expose, l'horreur fait recette. L'interprétation est vaste
ici. Dans le défilé d'images brouillées on aperçoit un flash sur le procès de
Nuremberg, illusion d'avoir conjuré l'horreur.
La construction du poème de Rimbaud se prête bien finalement au circuit transposé
parcouru par les visiteurs. Il propose des élans et des moments d'arrêt où tout semble
s'équilibrer. Après le cauchemar du sang, «Les castors bâtirent. Les mazagrans
fumèrent dans les estaminets». Puis viennent le repli et la passivité. Nouvel élan,
vers la conquête des espaces nouveaux et des audaces absurdes «Madame *** établit un
piano dans les Alpes»... et «Les caravanes partirent ...» La visite continue par un
passage délirant et tonitruant dans l'antre des chacals hurlants donneurs de leçons de
tous bords, et puis l'arrivée dans le salon des nantis, où «Eucharis me dit que
c'était le printemps». Confort pour certains, résignation pour les autres. Les espoirs
du début (les pierres précieuses) réapparaissent, inaccessibles. L'lllusion se
dévoile. La fin du parcours se vit en nocturne à travers une très belle série de
portiques, dans le rougeoiement de la braise.
Laurence Carducci, Accrochages (Lausanne), décembre 2000
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