Le mur, l'amour, le baiser, la marge, le
factice, la fracture, le froid, les armes et la trace sont quelques-uns des thèmes
évoqués pour réaliser Une exposition, trois manières.1993: après
de nombreux échanges épistolaires, un protocole d'entente est signé à Paris le 24
février par les trois directeurs, René Arpin, Jean Guibal et Jacques Hainard. Le titre La
différence est finalement retenu.
1995:
en cette période de réseaux câblés, de conférences téléphoniques et de
multimédias, les partenaires en présence ont paradoxalement signé une clause de
non-communication quant au contenu de l'exposition, optant pour l'étanchéité des
réalisations juxtaposées. Rien n'a filtré de Grenoble à Québec, ni de Québec à
Neuchâtel, ni de Neuchâtel à Grenoble.
Cette
expérience muséographique constitue une première mondiale: trois musées francophones
se sont associés à cette occasion pour assembler trois volets d'une réflexion
ethnologique intitulée finalement La différence: trois musées, trois regards.
La
publication fut de même réalisée en trois volets distincts, chaque musée ayant
élaboré son propre ouvrage à partir du débat mené autour du thème choisi. Les
matériaux théoriques récoltés lors de la préparation de l'exposition se trouvent
ainsi disséminés dans trois volumes constituant chacun à sa manière une synthèse
partielle.
Bilan de l'expérience:
L'exposition
fut finalement présentée au MEN du 3 juin 1995 au 7 janvier 1996, au Musée dauphinois
de Grenoble du 15 février au 20 septembre 1996, au Musée national des Arts et
Traditions populaires de Paris (étape supplémentaire imprévue qui s'est ajoutée à
l'itinérance) du 21 novembre 1996 au 7 avril 1997 et au Musée de la Civilisation de Québec du
17 juin 1997 au 22 mars 1998.
A l'occasion de la présentation
parisienne, Emmanuel de Roux écrivait ceci dans Le Monde du 3 janvier 1997: «On a
déjà pu voir à Grenoble l'exposition sur le thème de "La différence". Ses
trois volets originels sont nés d'une ambition commune à trois hommes: Jacques Hainard
du Musée d'ethnographie de Neuchâtel (Suisse), Michel Côté du Musée de la
Civilisation de Québec et Jean Guibal du Musée dauphinois de Grenoble. Les trois
commissaires ont matérialisé les trois facettes d'un même manifeste destiné à
définir le rôle d'un musée de société en cette fin de XXe siècle. Le Suisse, plus
cérébral, s'appuie sur un concept dépouillé, une abstraction revendiquée. Le
Québécois, nord-américain pragmatique, privilégie les sens et l'émotion. Le
Français, à la tête d'un établissement régional, joue subtilement de la culture des
terroirs. Pour ces professionnels, un musée de société ne peut plus se contenter de
présenter des collections reflétant les us et coutumes de nos arrière-grands-parents ou
celles des ultimes chasseurs-cueilleurs de la planète. Aujourd'hui, la base d'un musée
est l'exposition.»
La différence a par ailleurs été
mentionnée en ces termes dans un article de l'Encyclopædia Universalis
(Universalia 1997, Muséologie, p. 358-359), sous le titre «"La Différence":
une exposition pari»:
«Trois établissements s'affirmant musées de société viennent de coproduire une
exposition appelée à faire date. Le Musée dauphinois, le musée d'Ethnographie de
Neuchâtel et celui de la Civilisation de Québec ont confronté leurs regards sur le
thème de la différence en se donnant une règle du jeu: budget limité, place mesurée
(200 m2), indépendance des commissaires, dont chacun a travaillé "en
aveugle".
»Jacques Hainard (Neuchâtel) présente la différence comme ce qui permet de
hiérarchiser, souligner, sanctionner un écart par rapport à une norme. Tel fut, dit-il,
le travail du Dieu de la Bible. Il analyse donc, à travers sept jours d'une moderne
Genèse, la production sociale de l'inégalité et le glissement vers une société
virtuelle, notre monde du "couper-coller". Chacune des sept vitrines fonctionne
comme un rébus. Le propos est pessimiste.
»Michel Côté (Québec) donne à voir la démarcation au quotidien. Par des espaces
construits chacun autour d'une porte (d'école, de confessionnal, de banque, de boîte de
nuit...), il évoque les passages par lesquels on entre dans la différence et les choix
qu'entraîne son acceptation, ou son refus. Ce regard ouvre sur l'imaginaire, l'émotion,
l'humour aussi.
»En assimilant le problème de la différence à la question "Qu'est-ce que
l'autre ?", Jean Guibal (Musée dauphinois) décline le thème à travers la
diversité du "nôtre" (la France en cultures), la différence des autres (les
cultures du monde) jusqu'aux "autres parmi nous" (les nouvelles différences).
Même si l'humanité s'installe dans la monoculture, de nouveaux codes s'élaborent pour
notifier appartenances et différences.
»Par son ouverture internationale et sa manière de confronter les points de vue, ce pari
muséographique témoigne de ce que veut être une exposition dans le cadre d'un musée de
société: non plus la présentation statique et accumulative de collections, mais la
construction d'un discours fait d'objets, textes et images au service d'un propos ou d'une
histoire. L'objectif est cette histoire, non l'objet. Les musées de société s'efforcent
d'être des lieux où l'on vient tenter de répondre à des interrogations contemporaines
fortes.»
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