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Le musée cannibale (09.03.2002 - 02.03.2003)

L'embarras du choix

L'embarras du choix

La culture matérielle constitue la part tangible de l'expérience du monde, celle qui apparemment résiste le mieux au temps et se transmet de la manière la plus directe. Les êtres passent, les idées s'estompent, les objets et les choses restent – une bonne partie d'entre eux tout au moins – et finissent par former une masse critique que les sociétés humaines gèrent et organisent, en assimilant, négligeant, recyclant ou détruisant, sous peine d'être submergées par elle.

 

L'appétit vient en classant

L'appétit vient en classant

Spécifiquement occidental, le phénomène muséal propose une réponse ambiguë à l'envahissement par l'objet, dans le sillage de la compartimentation du savoir en diverses disciplines. Peur de perdre, difficulté de détruire, volonté de transmettre et souci de classer s'allient pour engorger d'innombrables institutions consacrées à la sauvegarde du patrimoine mondial, qu'il s'agisse d'artefacts ou d'échantillons extraits du monde minéral, végétal, animal ou humain. Redoublement muséographique du monde, une telle mise en ordre fait jouer pleinement l'arbitraire des processus de choix et les aléas du classement, consistant à légitimer certaines parties du lot et à en refouler d'autres, à retenir certains critères et à en rejeter d'autres.

Le goût des autres

Le goût des autres

Le cas des musées d'ethnographie est particulier dans la mesure où ils sont essentiellement dépositaires du patrimoine des autres. Constituées au fil des années au travers de dons et de ventes ainsi que par une succession de missions de collecte sur le terrain, effectuées pour la plupart durant la période coloniale, leurs collections tendent à désigner une relation historique de prédation entre l'ici et l'ailleurs. Elles témoignent du désir d'incorporer une altérité d'autant plus valorisée qu'elle semble radicale.

La chambre froide

La chambre froide

Arrachés à une conception indigène qui échappe au moins partiellement à ceux qui en ont aujourd'hui la garde, les objets exotiques sont à la fois recontextualisés et réinterprétés. Le programme de connaissance de l'ethnographie, dont la focale reste les hommes que ces objets désignent, se développe donc paradoxalement en l'absence de ceux-ci, état de fait qui favorise le remplacement d'une logique théorique complexe par une rassurante présence matérielle. Du fait du poids des collections, de leurs exigences concrètes et de leur tendance à s'autojustifier, tout conservateur peut légitimement se demander si ce ne sont pas les objets dont il s'occupe qui le conservent plutôt que l'inverse.

La boîte noire

La boîte noire

Pour nourrir les visiteurs de leurs expositions, les muséologues extraient périodiquement de leurs réserves des morceaux de culture matérielle qu'ils apprêtent sur la base de recettes contrastées destinées à présenter tel ou tel aspect d'une similarité ou d'une différence entre l'ici et l'ailleurs. Ils le font selon une rhétorique plus ou moins convenue, encore mal analysée et mise en pratique de manière non systématique, qui mêle juxtaposition, esthétisation, sacralisation, mimétisme, changement d'échelle, hybridation, relation logique ou association poétique dans un contexte de simple mise en vitrine ou de complexe mise en espace.

Au bon vivant

Au bon vivant

La cuisine ethnomuséale produit un repas de cérémonie offrant de multiples manières de consommer les autres – qui tout à la fois transparaissent et disparaissent derrière les objets mis en scène –, à la fois contrastées par les recettes choisies et orientées par le décorum de la salle de banquet: bons ou féroces sauvages, indigènes folkloriques ou acculturés, primitifs, artistes inconnus ou citoyens du monde sont ainsi périodiquement servis à des convives affamés d'altérité. L'échange reste paradoxalement hanté par la figure de l'autre comme «cannibale», qui incarna pendant plusieurs siècles une différence inassimilable par nos catégories de pensée.

La chambre double

La chambre double

Au-delà de l'absorption de nourriture, les convives sont invités à digérer un lien social complexe avec l'humanité tout entière. Repus mais pris entre la difficulté d'interpréter l'altérité, le risque de la refouler et le désir latent de la réduire pour n'en retenir que ses aspects les plus sécurisants et valorisés, ils sont amenés à prendre du recul et à s'interroger sur le fossé qui se creuse entre le monde dans lequel ils voudraient vivre et celui dans lequel ils sont jetés. Avec peut-être derrière la tête cette question lancinante: ne suis-je pas moi aussi susceptible d'être mis en vitrine, et par-là même d'être mangé?

Cannibale toi-même

Cannibale toi-même

Effets d'inversion et de miroir: qui est finalement le cannibale de qui ? Création symbolique, communion sacrificielle et mode de lecture de l'autre, le thème du cannibalisme, qu'il soit ou non muséal, ramène aux liens que les revendications identitaires et les croyances religieuses entretiennent avec la violence et le sacré. Et s'il faut que les cultures se mangent entre elles pour que les musées existent, ceux-ci peuvent en retour désigner ce moment d'ingestion cérémonielle pour en faire enfin une forme pensée et assumée, et non un simple allant de soi justifiant a posteriori une histoire controversée.